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Cinq années de ma vie
C’est fini, haut les cœurs ! Je concentre toute mon énergie. Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois à mon nom. Je n’ai pas le droit de déserter tant qu’il me restera un souffle de vie ; je lutterai avec l’espoir prochain de voir la lumière se faire. Donc, poursuivez vos recherches…
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Je viens d’avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C’est la réaction des horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver ; mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de pouvoir m’appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma prison.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le cœur des gens et y lire ! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, gravé en lettres d’or : « Cet homme est un homme d’honneur. » Mais comme je les comprends ! À leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être un traître. Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que le traître, ce n’est pas moi !…
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois, au milieu de ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j’étais là… il me semblait que j’étais le jouet d’une hallucination ; mais hélas, mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la réalité, les regards de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pour quoi j’étais là.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur, qu’un honnête homme auquel on vient d’arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas ! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de force…
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en passant par le pont de l’Alma. En arrivant à l’extrémité du pont, je vis par la lucarne de la voiture les fenêtres de l’appartement où venaient de s’écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur. L’angoisse fut atroce.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
J’entendis les hurlements d’une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire vibrer, puisqu’on lui présentait un homme condamné pour trahison, et j’essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de mon innocence.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Un adjudant de la garde républicaine s’approcha de moi. Rapidement, il arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces lambeaux d’honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours et encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé : « Je suis innocent ! »
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la place.
Neuf heures sonnèrent ; le général Darras, commandant la parade d’exécution, fit porter les armes.
Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes forces, j’évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes enfants.
Aussitôt après la lecture du jugement, je m’écriai, m’adressant aux troupes :
« Soldats, on dégrade un innocent ; soldats, on déshonore un innocent.
« Vive la France, vive l’armée ! »
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier ; je subis cet horrible supplice sans faiblesse.
(Chapitre V)
Cinq années de ma vie
Je veux mon honneur et je l’aurai ; aucun obstacle ne m’arrêtera.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Continue, ma chère femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre courage.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m’a fait du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis raidi pour ne pas tomber par terre d’émotion. À l’heure qu’il est, ma main n’est pas encore bien assurée : cette entrevue m’a violemment secoué. Si je n’ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps, c’est que j’étais à bout de forces ; j’avais besoin d’aller me cacher pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois mois de prison…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n’est pas admissible, s’il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la vérité ne se fasse pas jour.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Pauvre, pauvre ami… Que je voudrais donc t’embrasser, te consoler, te réconforter. Non, vois-tu, mon cœur saigne à la pensée des tortures que tu as à subir.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Le supplice cruel et horrible approche, je vais l’affronter avec la dignité d’une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n’aurai pas de défaillance…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Monsieur le Ministre,

j’ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l’espère me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches. Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je vois que tu as repris courage et tu m’en as redonné… Supporte vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs.
Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma tendresse, toute ma reconnaissance à t’aider à supporter le reste. Lorsqu’on a sa conscience pour soi, la conviction qu’on a fait son devoir toujours et de tout temps, l’espérance dans l’avenir, on peut tout supporter…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je t’en supplie, ne t’occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais combien les opinions tournent… Qu’il te suffise de savoir que tous tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi ; les gens intelligents cherchent à débrouiller le mystère.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je ne puis me lasser de t’écrire, de venir te causer, ce sont mes seuls bons moments ; je ne sais faire que cela et pleurer.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos enfants, de lutter jusqu’à la réhabilitation… Je mourrais de chagrin si tu n’étais plus, je n’aurais pas la force de soutenir une lutte pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
J’ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison ; je suis entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour un moment j’ai eu la sensation que je me rapprochais de toi ; j’aurais voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir t’embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et morales ne suffisent pas pour vaincre. J’attends très impatiemment le moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l’un de l’autre…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m’ennuie beaucoup, beaucoup après mon papa, m’a-t-il dit. Jeanne change énormément ; elle cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les retrouveras un jour ; nos rêves, nos projets renaîtront et nous pourrons les accomplir.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Que deviendrai-je sans toi ? je n’aurai plus rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je n’avais l’espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore d’heureuses années à tes côtés…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t’en conjure, mon cher ami ; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je souffre au delà de tout ce qu’on peut imaginer des horribles tortures que tu supportes ; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que nous avons passées ensemble à l’heure actuelle. Comme nous étions heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier dévouement tu m’as soignée quand j’étais malade, quel père tu étais pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit ; je suis malheureuse de ne pas t’avoir près de moi, de me sentir seule. Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions ensemble, que nous vivions l’un pour l’autre, car nous ne pouvons plus exister l’un sans l’autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu supportes les terribles épreuves qui t’attendent, que tu sois fort et fier dans le malheur…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Tu es fort de ton innocence ; imagine-toi que c’est un autre que toi-même que l’on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le pour moi, pour ta femme qui t’adore.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation ; la seule lueur de bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va t’être infligée est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras courageusement.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Partout où tu iras, où l’on t’enverra, je te suivrai ; à deux nous supporterons plus facilement l’expatriement, nous vivrons l’un pour l’autre… ; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme bien trempée contre les vicissitudes de la vie.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Tu sais si je t’aime, si je t’adore, mon bien cher mari ; notre immense malheur, l’horrible infamie dont nous sommes l’objet ne font que resserrer encore les liens de mon affection.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Je viens d’avoir, dans mon immense chagrin, la joie d’avoir de tes nouvelles, d’entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si cordiaux, que mon pauvre cœur en a été réconforté.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
En tout cas, sois certain d’une chose, c’est que je te suivrai si loin qu’on t’enverra. Je ne sais si la loi m’autorise à t’accompagner, mais elle ne peut m’empêcher de te rejoindre et je le ferai.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce souvenir ; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les enfants t’adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie ! Nous en sommes tous terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t’admire. Tu es un malheureux martyr. Je t’en supplie, supporte encore vaillamment ces nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras réhabilité.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir, s’il le faut, notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui ; c’est pour toi seule, mon adorée, que j’ai supporté ce long martyre. Mes forces me permettront-elles d’aller jusqu’au bout ? Je n’en sais rien. Il n’y a que toi qui puisses me donner du courage ; c’est dans ton amour que j’espère le puiser…
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Ma chérie,

Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m’aimes ; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
Mon désespoir fut immense ; la nuit qui suivit ma condamnation fut une des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les projets les plus extravagants ; j’étais las de tant d’atrocités, révolté de tant d’iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants m’empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre.
(Chapitre IV)
Cinq années de ma vie
L’acquittement me parut certain.
Je fus condamné.
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à charge que le bordereau ; il s’empara de cette pièce et la brandit en s’écriant :
«  Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges prennent leurs loupes. »
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
J’avais hâte de détruire les misérables arguments d’une infâme accusation, de défendre mon honneur.
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
Lorsque je fus introduit dans la salle d’audience, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n’entendis rien. J’ignorais tout ce qui se passait autour de moi ; j’avais l’esprit complètement absorbé par l’affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis de si longues semaines, par l’accusation monstrueuse de trahison dont j’allais démontrer l’inanité, le néant.
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres…
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
(Chapitre III)
Cinq années de ma vie
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fut, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste à vivre.
(Chapitre III)
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