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Cinq années de ma vie cover Éditions Batoilles

Cinq années de ma vie

1894-1899

Alfred Dreyfus · 1901

À propos du livre
Publication
1er janvier 1901
Type
Biographie
Langue
Français
Statistiques
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244
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Citations
90
Suivi éditorial
Dernière mise à jour
11 juin 2026
Version
Version 5

 RÉSUMÉ

Dans Cinq années de ma vie, Alfred Dreyfus raconte sans détour l’effondrement brutal de son existence après sa condamnation pour haute trahison en 1894, verdict fondé sur un dossier secret et des preuves falsifiées. Le livre est le journal d’un innocent broyé par une machine politico-militaire : il décrit son arrestation, les interrogatoires biaisés, le huis clos du procès, puis surtout l’enfer du bagne sur l’île du Diable, où l’isolement absolu, la maladie, les privations et la surveillance obsessionnelle visent à le briser mentalement et physiquement. Dreyfus relate au jour le jour son combat intérieur pour ne pas sombrer, la lutte pour maintenir sa dignité, sa confiance dans la vérité et dans sa famille, qu’il sait mobilisée en métropole. Il raconte la lente émergence des premières failles dans la version officielle, les démarches désespérées de son frère Mathieu, puis la montée de l’Affaire après la dénonciation d’Émile Zola et le travail d’un cercle grandissant d’intellectuels et de juristes convaincus de son innocence. À travers ces années de captivité, on voit un homme confronté à l’injustice la plus totale mais décidé à ne jamais avouer un crime qu’il n’a pas commis. Le récit se clôt sur la révision du procès, son retour en France et sa libération, obtenue au prix d’une lutte politique et morale qui dépasse son cas individuel pour devenir un combat national contre l’arbitraire, l’antisémitisme et l’abus de pouvoir.

 HISTOIRE

Édition intégrale annotée incluant :
Huit croquis.
Appendices : lettres à M. Charles Dupuy, au président de la République et à M. le général De Boisdeffre.
Une biographie inédite d'Alfred Dreyfus.
Un contexte historique inédit de l'œuvre.

 ANECDOTES

Aucune anecdote.

 PERSONNAGES

Aucun personnage.

 PHOTOS

Aucune photo.

 CITATIONS

Les citations suivent scrupuleusement l'ordre chronologique de l'ouvrage.

Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où j’ai été retranché du monde des vivants.
Je suis né à Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance s’écoula doucement sous l’influence bienfaisante de ma mère et de mes sœurs, d’un père profondément dévoué à ses enfants, sous la touchante protection de frères plus âgés.
(Chapitre I)
Ma première impression triste, dont le souvenir douloureux ne s’est jamais effacé de ma mémoire, a été la guerre de 1870.
(Chapitre I)
Dans le courant de l’hiver, je me fiançai à Mlle Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dévouée et héroïque.
(Chapitre I)
La carrière m’était ouverte brillante et facile ; l’avenir se montrait sous de beaux auspices. Après les journées de travail, je trouvais le repos et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les manifestations de l’esprit humain, je me complaisais aux longues lectures durant les chères soirées passées auprès de ma femme. Nous étions parfaitement heureux, un premier enfant égayait notre intérieur ; je n’avais pas de soucis matériels, la même affection profonde m’unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme.
Tout dans la vie semblait me sourire.
(Chapitre I)
L’année 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint éclairer mon intérieur d’un nouveau rayon de joie.
(Chapitre II)
Mon fils Pierre, alors âgé de trois ans et demi, qui s’était accoutumé à me conduire jusqu’à la porte quand je sortais, m’accompagna ce matin-là comme d’habitude. Ce fut un de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune ; bien souvent, dans mes nuits de douleur et de désespoir, j’ai revécu cette minute où j’avais serré dans mes bras pour la dernière fois mon enfant ; j’y puisais une nouvelle dose de force et de volonté.
(Chapitre II)
Au cours de la dictée, le commandant m’interpella vivement, me disant : « Vous tremblez. »
(Chapitre II)
Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la main sur moi, s’écria d’une voix tonnante : « Au nom de la loi, je vous arrête ; vous êtes accusé du crime de haute trahison. » La foudre tombant à mes pieds n’eut pas produit en moi une commotion plus violente ; je prononçai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier.
(Chapitre II)
« Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent ! » J’ajoutai : « Montrez-moi au moins les preuves de l’infamie que vous prétendez que j’ai commise. » Les charges sont accablantes, me répondit-on, sans vouloir préciser ces charges.
(Chapitre II)
Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l’impression atroce de la scène que je venais de subir et de l’accusation monstrueuse portée contre moi, quand je pensai à tous ceux que je venais de quitter il y a quelques heures à peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un état de surexcitation terrible, je hurlai de douleur.
(Chapitre II)
J’ignorais toujours quelle était la base de l’accusation ; malgré mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir aucun éclaircissement sur l’accusation monstrueuse portée contre moi. Je me débattais dans le vide.
(Chapitre II)
Mais quelles que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait infailliblement mon devoir. « Si tu meurs, me disait-elle, on te croira coupable ; quoi qu’il arrive, il faut que tu vives pour crier ton innocence à la face du monde. »
(Chapitre II)
Le quinzième jour enfin après mon arrestation, le commandant du Paty me montra une photographie de la lettre accusatrice, appelée depuis le Bordereau.
Cette lettre, je ne l’avais pas écrite, je n’en étais pas l’auteur.
(Chapitre II)
On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 décembre, je reçus enfin l’autorisation de lui écrire à lettre ouverte.
(Chapitre III)
Ma chère Lucie,

Enfin je puis t’écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.
Je ne veux pas te décrire tout ce que j’ai souffert, il n’y a pas au monde de termes assez saisissants pour cela.
(Chapitre III)
Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux ? Tout nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre ! Encore aujourd’hui je me crois l’objet d’un cauchemar épouvantable.
(Chapitre III)
La vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et tranquille, elle ne me reproche rien. J’ai toujours fait mon devoir, jamais je n’ai fléchi la tête. J’ai été accablé, atterré dans ma prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau ; j’ai eu des moments de folie farouche, j’ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle me disait : « Haut la tête et regarde le monde en face. Fort de ta conscience marche droit et relève-toi. C’est une épreuve épouvantable, mais il faut la subir. »
(Chapitre III)
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime, comme je t’adore.
(Chapitre III)
J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
(Chapitre III)
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fut, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste à vivre.
(Chapitre III)
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
(Chapitre III)
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
(Chapitre III)
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres…
(Chapitre III)
Lorsque je fus introduit dans la salle d’audience, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n’entendis rien. J’ignorais tout ce qui se passait autour de moi ; j’avais l’esprit complètement absorbé par l’affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis de si longues semaines, par l’accusation monstrueuse de trahison dont j’allais démontrer l’inanité, le néant.
(Chapitre III)
J’avais hâte de détruire les misérables arguments d’une infâme accusation, de défendre mon honneur.
(Chapitre III)
Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à charge que le bordereau ; il s’empara de cette pièce et la brandit en s’écriant :
«  Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges prennent leurs loupes. »
(Chapitre III)
L’acquittement me parut certain.
Je fus condamné.
(Chapitre III)
Mon désespoir fut immense ; la nuit qui suivit ma condamnation fut une des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les projets les plus extravagants ; j’étais las de tant d’atrocités, révolté de tant d’iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants m’empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre.
(Chapitre IV)
Ma chérie,

Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m’aimes ; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
(Chapitre IV)
Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
(Chapitre IV)
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui ; c’est pour toi seule, mon adorée, que j’ai supporté ce long martyre. Mes forces me permettront-elles d’aller jusqu’au bout ? Je n’en sais rien. Il n’y a que toi qui puisses me donner du courage ; c’est dans ton amour que j’espère le puiser…
(Chapitre IV)
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
(Chapitre IV)
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
(Chapitre IV)
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir, s’il le faut, notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
(Chapitre IV)
Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie ! Nous en sommes tous terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t’admire. Tu es un malheureux martyr. Je t’en supplie, supporte encore vaillamment ces nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras réhabilité.
(Chapitre IV)
Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce souvenir ; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les enfants t’adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple.
(Chapitre IV)
En tout cas, sois certain d’une chose, c’est que je te suivrai si loin qu’on t’enverra. Je ne sais si la loi m’autorise à t’accompagner, mais elle ne peut m’empêcher de te rejoindre et je le ferai.
(Chapitre IV)
Je viens d’avoir, dans mon immense chagrin, la joie d’avoir de tes nouvelles, d’entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si cordiaux, que mon pauvre cœur en a été réconforté.
(Chapitre IV)
Tu sais si je t’aime, si je t’adore, mon bien cher mari ; notre immense malheur, l’horrible infamie dont nous sommes l’objet ne font que resserrer encore les liens de mon affection.
(Chapitre IV)
Partout où tu iras, où l’on t’enverra, je te suivrai ; à deux nous supporterons plus facilement l’expatriement, nous vivrons l’un pour l’autre… ; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme bien trempée contre les vicissitudes de la vie.
(Chapitre IV)
Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation ; la seule lueur de bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va t’être infligée est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras courageusement.
(Chapitre IV)
Tu es fort de ton innocence ; imagine-toi que c’est un autre que toi-même que l’on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le pour moi, pour ta femme qui t’adore.
(Chapitre IV)
Je souffre au delà de tout ce qu’on peut imaginer des horribles tortures que tu supportes ; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que nous avons passées ensemble à l’heure actuelle. Comme nous étions heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier dévouement tu m’as soignée quand j’étais malade, quel père tu étais pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit ; je suis malheureuse de ne pas t’avoir près de moi, de me sentir seule. Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions ensemble, que nous vivions l’un pour l’autre, car nous ne pouvons plus exister l’un sans l’autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu supportes les terribles épreuves qui t’attendent, que tu sois fort et fier dans le malheur…
(Chapitre IV)
Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t’en conjure, mon cher ami ; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable.
(Chapitre IV)
Que deviendrai-je sans toi ? je n’aurai plus rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je n’avais l’espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore d’heureuses années à tes côtés…
(Chapitre IV)
Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m’ennuie beaucoup, beaucoup après mon papa, m’a-t-il dit. Jeanne change énormément ; elle cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les retrouveras un jour ; nos rêves, nos projets renaîtront et nous pourrons les accomplir.
(Chapitre IV)
J’ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison ; je suis entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour un moment j’ai eu la sensation que je me rapprochais de toi ; j’aurais voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir t’embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et morales ne suffisent pas pour vaincre. J’attends très impatiemment le moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l’un de l’autre…
(Chapitre IV)
Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos enfants, de lutter jusqu’à la réhabilitation… Je mourrais de chagrin si tu n’étais plus, je n’aurais pas la force de soutenir une lutte pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.
(Chapitre IV)
Je ne puis me lasser de t’écrire, de venir te causer, ce sont mes seuls bons moments ; je ne sais faire que cela et pleurer.
(Chapitre IV)
Je t’en supplie, ne t’occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais combien les opinions tournent… Qu’il te suffise de savoir que tous tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi ; les gens intelligents cherchent à débrouiller le mystère.
(Chapitre IV)
Je vois que tu as repris courage et tu m’en as redonné… Supporte vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs.
Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma tendresse, toute ma reconnaissance à t’aider à supporter le reste. Lorsqu’on a sa conscience pour soi, la conviction qu’on a fait son devoir toujours et de tout temps, l’espérance dans l’avenir, on peut tout supporter…
(Chapitre IV)
Monsieur le Ministre,

j’ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l’espère me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches. Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
(Chapitre IV)
Le supplice cruel et horrible approche, je vais l’affronter avec la dignité d’une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n’aurai pas de défaillance…
(Chapitre IV)
Pauvre, pauvre ami… Que je voudrais donc t’embrasser, te consoler, te réconforter. Non, vois-tu, mon cœur saigne à la pensée des tortures que tu as à subir.
(Chapitre IV)
Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n’est pas admissible, s’il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la vérité ne se fasse pas jour.
(Chapitre IV)
Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m’a fait du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis raidi pour ne pas tomber par terre d’émotion. À l’heure qu’il est, ma main n’est pas encore bien assurée : cette entrevue m’a violemment secoué. Si je n’ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps, c’est que j’étais à bout de forces ; j’avais besoin d’aller me cacher pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois mois de prison…
(Chapitre IV)
Continue, ma chère femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre courage.
(Chapitre IV)
Je veux mon honneur et je l’aurai ; aucun obstacle ne m’arrêtera.
(Chapitre IV)
La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier ; je subis cet horrible supplice sans faiblesse.
(Chapitre V)
Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la place.
Neuf heures sonnèrent ; le général Darras, commandant la parade d’exécution, fit porter les armes.
Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes forces, j’évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes enfants.
Aussitôt après la lecture du jugement, je m’écriai, m’adressant aux troupes :
« Soldats, on dégrade un innocent ; soldats, on déshonore un innocent.
« Vive la France, vive l’armée ! »
(Chapitre V)
Un adjudant de la garde républicaine s’approcha de moi. Rapidement, il arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces lambeaux d’honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours et encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé : « Je suis innocent ! »
(Chapitre V)
J’entendis les hurlements d’une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire vibrer, puisqu’on lui présentait un homme condamné pour trahison, et j’essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de mon innocence.
(Chapitre V)
On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en passant par le pont de l’Alma. En arrivant à l’extrémité du pont, je vis par la lucarne de la voiture les fenêtres de l’appartement où venaient de s’écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur. L’angoisse fut atroce.
(Chapitre V)
Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule.
(Chapitre V)
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur, qu’un honnête homme auquel on vient d’arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas ! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de force…
(Chapitre V)
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois, au milieu de ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j’étais là… il me semblait que j’étais le jouet d’une hallucination ; mais hélas, mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la réalité, les regards de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pour quoi j’étais là.
(Chapitre V)
Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le cœur des gens et y lire ! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, gravé en lettres d’or : « Cet homme est un homme d’honneur. » Mais comme je les comprends ! À leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être un traître. Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que le traître, ce n’est pas moi !…
(Chapitre V)
Je viens d’avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C’est la réaction des horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver ; mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de pouvoir m’appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma prison.
(Chapitre V)
C’est fini, haut les cœurs ! Je concentre toute mon énergie. Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois à mon nom. Je n’ai pas le droit de déserter tant qu’il me restera un souffle de vie ; je lutterai avec l’espoir prochain de voir la lumière se faire. Donc, poursuivez vos recherches…
(Chapitre V)
Quelle horrible matinée ! Quels atroces moments ! Non ! je ne puis y penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme d’honneur, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des sentiments aussi élevés, subir la peine la plus infamante qu’on puisse infliger, c’est abominable !
(Chapitre V)
Quel cœur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien ? C’est ton amour qui m’a donné le courage de vivre ; il faut que je le sente vibrer près du mien.
(Chapitre V)
Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même vie que toi, je serais presque heureuse.
(Chapitre V)
Je souffre tellement, tellement de te sentir si malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui m’entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui n’est pas toi, me laisse indifférente.
(Chapitre V)
Je ne pense qu’à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l’espoir de te retrouver bientôt.
(Chapitre V)
Qu’est-ce que notre fortune à côté de l’honneur d’un homme, d’enfants, de deux familles ; je serai heureuse d’avoir consacré tout notre avoir à cette noble tâche…
Nous avons tous la conviction qu’il n’est pas d’erreur qui ne se reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts seront couronnés de succès…
(Chapitre V)
… Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente, une étoile vient tout à coup briller dans mon cerveau et me sourire. C’est ton image, ma chérie, c’est ton image adorée, que j’espère revoir bientôt et auprès de laquelle j’attendrai patiemment qu’on me rende ce que j’ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur qui n’a jamais failli…
(Chapitre V)
… Vraiment, quand j’y pense encore, je me demande comment j’ai pu avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette journée du samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J’ai le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas ! aurai-je l’âme du martyr ?…
(Chapitre V)
Je vis d’espoir, je vis dans la conviction qu’il est impossible que la vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et proclamée par cette chère France, ma patrie…
(Chapitre V)
Le martyre que j’endure est vraiment cruel pour un innocent…
(Chapitre V)
J’avais joui cette nuit d’un peu de calme, j’avais rêvé que nous causions ; mais quel réveil, quelles angoisses quand je me suis trouvée de nouveau en proie à mon sombre chagrin !
(Chapitre V)
Pardonne-moi, si parfois je gémis… mais que veux-tu, il m’arrive, sous l’amertume des souvenirs, d’avoir besoin d’épancher dans ton cœur le trop plein du mien.
(Chapitre V)
Nous étions si heureux ! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu quand je te disais que nous n’avions rien à envier à personne ? Situation, fortune, amour réciproque de l’un pour l’autre, des enfants adorables… nous avions tout enfin.
Pas un nuage à l’horizon… puis un coup de foudre épouvantable, inattendu, si incroyable même, qu’aujourd’hui encore il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
(Chapitre V)
Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent…
(Chapitre V)
J’excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple auquel on apprend qu’il y a un traître… mais je veux vivre, pour qu’il sache que ce traître ce n’est pas moi.
(Chapitre V)
Je suis encore toute émue de notre entrevue d’hier ; j’ai été terriblement impressionnée en te voyant, en te causant ; j’en ai éprouvé un tel plaisir que j’ai été incapable de fermer l’œil cette nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il faut bien l’espérer, un jour viendra où la lumière sera faite, où ton innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et verra en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras encore du bonheur, nous passerons d’heureuses années ensemble ; toi, qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un homme, tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa sœur est très gentille également. J’étais sévère pour eux, tu le sais, mais j’avoue que maintenant, tout en exigeant d’eux l’obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu’ils profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la vie…
(Chapitre V)
Que les minutes d’ennui sont longues, mais comme les minutes de bonheur passent vite !
(Chapitre V)
Quelle triste journée je passe, pire que les autres si cela est possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accordée m’est aujourd’hui refusée. J’ai pu me lever, mais je ne suis pas encore assez solide pour sortir ; le docteur, malgré l’immense désir que j’avais de venir t’embrasser, craignait pour moi un refroidissement, il désire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup de peine et je dois t’avouer que j’ai été peu raisonnable, je me suis cachée pour pleurer.
(Chapitre V)
Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J’avais préparé comme d’habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m’étais couché à l’heure réglementaire, sans qu’aucun indice pût me faire soupçonner mon départ.
(Chapitre VI)
Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé ; on me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n’eus que le temps de m’habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l’intérieur chargé, avec trois gardiens, du transbordement, fut d’une brutalité révoltante ; à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible.
(Chapitre VI)


 ANALYSES

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 HISTORIQUE

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